Marie Dauguet

(Eruption du Vésuve) 1906

Eruption du Vésuve

 

   Le Vésuve est en éruption depuis quelques jours. Où qu'on aille, on l'aperçoit, sous un panache de fumées rabattues, encombrant le ciel, plombées, pesantes. Et toutes les nuits j'assiste au formidable spectacle qu'il donne, assise longtemps sur mon balcon suspendu à travers les céruléennes ténèbres.

   Une colonne de flamme torse vrille le ciel. Plus bas deux espèces de gueules ouvertes voimissent inépuisablement des coulées de laves incandescentes. Et cette lave ruisselle écarlate et fumeuse, strie la hanche du volcan; de grands frissons blêmes d'excès de chaleur la traversent, alternent avec de louches clartés en éclairs d'aboyantes lumières.

   On distingue par moment un réseau de ce qu'on croirait être un liquide rapide et vermeil et qui à mesure qu'il s'épand, se refroidit, devient visqueux, collant. Des caillots s'éparpillent, tout à coup surgis de quelque veine cachée; et des plaques s'indiquent sanguinolentes.

   Sous la limpidité de ce ciel de lapis, le Vésuve se dessine d'un bleu plus profond, obscuré, avec cette plaie intarissablement qui saigne sur l'une de ses pentes. Un ulcère tragique au flanc de la nuit.

   Et rien de vivant à cette heure, à l'exception de la mer vaguement respirante, rien de vivant que cette flamme dont la colonne oscille, prête à se renverser, à s'émietter effroyablement sur ce doux pays confiant et qui dort.

 

Dans "Naples"

Clartés, 1907



28/09/2012
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