Marie Dauguet

Je me suis recueillie

Je me suis recueillie

 

je me suis recueillie pendant que vous dormiez,

Linots et roitelets et vous encor, ramiers;

Vous, crapauds qui mettez par vos chants de lumière,

Toute une voie lactée au fond de chaque ornière;

Vous, senteurs exprimant avec un accent tel

L'inflexible vouloir du Désir immortel;

Vous dormiez. - Près du feu, dont la cendre s'éclaire

Aux songes que l'on fait, j'écoutais de l'hiver

Le fabliau gothique où le réel se perd.

J'habitais les détours de mon coeur solitaire;

J'habitais le donjon qu'il devient quelquefois,

Si romantiquement debout au seuil des bois;

J'oubliais la nature antique en ma demeure

Bien close, avec sa verrière de plomb,

Que souvent de son poing noir heurtait l'aquilon,

Ou que l'aile bleuie ou sanglante de l'heure

Effleurait. Je filais à mon rauque rouet,

Pendant que l'air sorcier à crier s'enrouait;

Que des ombres tapies mornement nous contemplent.

J'oubliais la nature antique dans son temple

De clarté, de rayons, aux colonnes d'odeurs,

Au toit d'azur doré. O Printemps, les strideurs

De tes flûtes! J'oubliais ta superbe orgie;

La sève reprenant dans les veines son vol;

Tes tortures, ton ravissement, tes viols

Et leur irrésistible, implacable énergie;

Résonnant sans pitié, ton beau rire altier;

Ta force qu nous courbe ainsi qu'un poing d'acier

Et ton vertige ouvrant sa profondeur de gouffre.

 

Aujourd'hui je respire en étouffant ton souffle

A la rive fumante où penchent les sureaux;

Je guette ta parole aux oratorios

Que chantent, sous la lune aux doux yeux, les grenouilles,

Tandis qu'elle répand sur les prés coassants,

Inépuisablement, des larmes qui les mouillent.

L'univers t'a compris, pour moi seul tes accents

Restent mystérieux. - O Printemps, dont l'haleine

Fend l'étroit corselet qui comprime la fleur,

Délivre le bourgeon de sa cuivreuse gaîne,

Dissipe de mes sens l'inerte opacité!

Pourquoi ce grand délire ardemment qu'on endure,

Le baiser sans merci, tenace, ensanglanté,

Ce prévoyant frisson déployant la verdure

Sur l'Amour étendu, pâle, heureux et râlant

Auprès des sources bleues dont palpite le flanc?

Quel sens faut-il donner à ta splendide fête,

Puisque la Mort est là sournoisement en quête;

Que de ses doigts osseux, elle dispersera,

Dénouant des amants qui la supplient les bras,

La floraison des coeurs avec celle des roses?

Ah! que de tous côtés tes réponses explosent!

Adorable Printemps livre-moi ton secret:

Aux chansons de la huppe et du chardonneret,

En la sylvestre odeur âcre des anémones.

De tout mystique rêve implorant les aumônes,

A l'obscure croisée de mon cachot humain,

Je suis là, comme un pauvre, à te tendre la main.

 

Les Pastorales, 1908.

 



17/10/2012
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