Marie Dauguet

((Le soir entre,...)

Par le bois

 

(Le soir entre,...)

 

Le soir entre, s'assied dans la pénombre rouge,

Dresse ses ailes d'ombre en la clarté qui bouge

Et rêve! Il est notre hôte, accueillons-le tous deux

Et laissons librement à l'essor vaporeux

Qui nous vient visiter, la porte large ouverte.

 

Ecoute! La forêt, non plus chantante et verte,

Mais rauque et ténébreuse autour de nous s'endort

Pendant que de la mousse une amertume sort,

Apre, qui vient griser d'un pénétrant breuvage

Nos sens très affinés de faune ou de sauvage.

Senteurs de source fraîche et de menthe et de buis

Montent comme à la bouche obscure d'un vieux puits;

Senteur de l'infini, senteurs de la nuit nue

Dont la bleuâtre chair frissonne et se dilue

A la vitre où s'épand la vive floraison

Des fantasques bouquets éclos par les tisons,

Calices crépitants aux sanglantes macules,

Fleurs dont chaque pistil s'étire et gesticule.

Jette ces épineux ajoncs sur les landiers

Et restons genoux à genoux près du foyer.

Du reflet empourpré de nos songes s'éclairent

Nos coeurs avec les murs du logis solitaire;

L'univers trop étroit a disparu pour nous;

Nous ne sommes qu'un couple uni de ramier doux

Qui vivent inconnus par la forêt profonde,

Blottis l'un contre l'autre et livrés à l'instinct,

Libérés de penser comme pense le monde.

Et rien autour de nous de gênant et d'humain,

Des bêtes seulement dont nous partageons l'âme,

Un cerf énamouré sous la lune qui brame,

Et peut-être, à travers la nuit s'épaississant,

Muet et promenant des yeux phosphorecents,

Un loup. Partout l'espace et la fruste nature,

Et le bois fraternel ouvrant son arche obscure,

Et la terre et le ciel et le vaste au delà

Qu'un dogme mensonger trop longtemps nous voila;

Loin des ineptes freins qu'ont accepté les hommes,

Ah! soyons tout entiers enfin ce que nous sommes;

Dans la hutte sauvage avec son toit de joncs,

Percevons l'infini puisque nous nous aimons.

 

Et laisse entrer le soir, qu'il s'asseye et protège

Le seuil clos et le lit près de la cendre tiède

Où la flamme indécise en vacillant s'éteint.

Serrés l'un contre l'autre et livrés à l'instinct,

Au farouche désir, tel un fleuve à la rive,

Nous saurons deviner avec sa profondeur

Et son déchaînement l'étreinte primitive,

Et dans son abandon nous aimer comme on meurt.

 

Par l'Amour, 1904



13/08/2012
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Ces blogs de Littérature & Poésie pourraient vous intéresser

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 3 autres membres