Marie Dauguet

(Qui donc vous a surpris,...)

Parfums (3)

 

A Monsieur J.--K. Huysmans.

 

Qui donc vous a surpris,...

 

Qui donc vous a surpris, ô concert de parfums,

Musique résonnant comme au bord d'un abîme,

Vert chaleureux d'un pâtre en l'arc-en-ciel des cîmes,

Orage sombre pleurant sur nos bonheurs défunts.

 

Plus parfaits, plus moelleux qu'un contour mélodique,

Vous parlez à notre âme et ravagez nos sens,

Et vous nous caressez, tels des doigts frémissants,

Gestes enténébrés qu'aucun devin n'explique.

 

L'accord des buis amers et des oeillets musqués

Nous verse des liqueurs aux sûres attirances,

Je percois à travers leurs subtiles fragrances

Le piège que nous tend le désir embusqué.

 

Au secret éternel seul accent qui déroge,

Les parfums sont des fleurs aux vases du Léthé;

Plus clairs que le reflet des ruisseaux enchantés,

Les magiques miroirs que mon coeur interroge.

 

Fruits blets des bois rouillés, feuillages des sureaux,

Il suffit qu'au flacon merveilleux je m'abreuve

Pour que tout ce qui dort épars en moi s'émeuve,

Que s'agitent des morts au fond de leurs tombeaux.

 

Plus loin que la raison vaine et la conscience,

Jusqu'aux instincts gisants à jamais ignorés,

Dieux qu'on a détrônés, parfums, vous pénétrez:

Vous êtes l'infini distillant son essence.

 

Par l'Amour, 1904



09/08/2012
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