Marie Dauguet

(Aquarium)

Aquarium

 

   Une telle bourrasque noie le regard; cela n'est pas tenable et, toute férocement splendide que soit la mer, je renonce à la contempler; entrons donc, pour ne pas trop la quitter, dans cet aquarium aperçu sous les arbres de ces beaux jardins où j'erre, dans cet aquarium de Naples qui est, dirait Mr Homais, un des temples de la science moderne. Je sais que nulle part, on ne peut voir une restitution plus curieuse, plus saisissante des grands fonds sous-marins avec leurs habitants.

   C'est, du reste, un Museum d'institution un peu internationale et de très imposantes proportions. A peine entré, un afflux d'ombre verdâtre, phosphorescente, m'entoure. personne au long de ces immenses galeries. Un silence d'église ou de sépulcre. Et là, derrière les hautes parois de verre, quels frottements, quelles palpitations bizarres de la vie, quel amas de bêtes fantastiques! l'arbre-animal, la plante-bête... Pas de cloisons, les règnes se mêlent et se touchent et quelle merveilleuse adaptation au milieu et quelle splendeur de formes et de couleurs même chez les monstres! Décidément la nature est ma grande adoration; je constate chaque jour davantage combien, à côté de ce qu'elle crée, ce qui est oeuvre humaine, et que je comprends pourtant, m'emeut incoimplètement.

   On assiste positivement, devant ces immenses vitrines, aux évolutions primordiales de la vie; au drame de la création depouis le tressaillement de la substance pas encore individualisée, jusqu'au mouvement volontaire de l'être autonome.

   Des amas de glû rougeâtre, des bêtes, pour nous, sans nom, - cils vibratiles, tentacules, vagues organes, presque du protoplasma. Le premier souffle gonfle ces masses, les anime de vagues halètements; le premier geste s'ébauche, indécie et flageolant, mais qu'on devine déjà d'une persistance douloureuse; en tâtonnant, brandi vers le but qu'indique déjà sourdement la tendance et vers quelle obscure jouissance? C'est ici que naît le vouloir-vivre encore enténébré. c'est ici que s'est éveillé l'immortel Désir enfoui d'abord dans ces formes troubles et louches, au confin nuiteux de tous les règnes en puissance, en pleine synesthésie de la vie se cherchant grouillante et confuse.

 

 

   Une énorme tortue à la sinistre tête de mort en pierre dure, nage, s'envole, ascensionne dans le silence des eaux verdâtres et ses pattes membraneuses sont des ailes déployées. Elle vole donc comme un ange, puis elle se laisse choir et l'horrible tête trop lourde roule sur le sable comme un boulet de granit; les ailes rament et rampent à moitié refermées: une larve cauchemardante!

Des murènes gonflent leurs cous de vipères, dardent leurs bouches suceuses; sans effort se déploient en ruban moiré, se ramassent en miroitants anneaux. Couleur d'arc-en-ciel, des poissons transparents aux dos épineux, crêtés, dentelés, s'ébrouent, fusent en des coins d'ombre où ils se plaquent, rutilants, immobiles, devenus rocs ou pierres précieuses.

   Les très amusants Bernard-l'Hermite courent ventre à terre, de travers, de toutes leurs pattes agiles, transportent la coquille ou le morceau de rocher qu'ils se sont adjugés, où ils se logent sur quoi souvent flotte la corolle d'une anémone de mer, toute chiffonnée, éperdue et évidemment désespérée du sort qui lui est échu. Et ces Bernard-l'Hermite mènent l'existence la plus agitée, se guettent, s'attaquent, heurtent leurs maisons comme des cuirasses et embouillent leurs querelles à celles des crabes atrabilaires, quinteux, toujours en noise, qu'on leur a donnés comme compagnons de captivité, tandis que de vagues petits poissons, seigneurs de moindre importance, se garent prudemment, contemplent les batailles de la fenêtre: une fente entre deux rocailles, un trou de sable dans les algues.

 

Dans "Naples"

Clartés, 1907

 

 

 

 

Clartés, 1907



25/09/2012
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