Marie Dauguet

La mare

La mare

 

C'est l'heure où l'on mène boire les vaches rousses,

Qui s'en vont en rêvant et foulent la nuit douce.

         La mare muettement songe,

         Où l'ombre du troupeau s'allonge,

Sous la lune si calme et quand vaches et veaux,

Flairant la vase, enfoncent leurs sabots dans l'eau.

 

Dans l'eau couleur des joncs et de la terre rousse,

La Lune, oiseau tremblant, baigne son aile douce

            Et le vent balance insensible,

            Au-dessus du miroir qu'il ride,

A peine, avec des mots sourdement chuchotés,

Tout endormis, deux vieux peupliers étêtés.

 

La mare à travers champs est poétique et douce,

Qu'abrite un cercle descellé de pierres rousses,

Et l'eau captive est toujours pleine,

Jusqu'aux rives, de clartés vaines,

Tantôt louches lueurs et tantôt rayons vifs,

Des matins s'effeuillant ou des couchants furtifs.

 

A l'entour, c'est l'afflux houleux des tiges rousses:

Seigles, blés, sainfoin rose emmêlant des fleurs douces,

            Puis des navettes et des raves,

            Dont se pénètrent les enclaves;

Et plus près, s'étalant, des touffes de plantains

Et des serpolets gris aux feuillages déteints.

 

A l'entour, c'est l'odeur du pain qu'on désenfourne,

Inépuisable et lente et qui vogue et séjourne,

              Suave autant qu'une prière,

              Parmi l'heure crépusculaire;

C'est un flot déroulé de bien-être profond,

Où l'écho du jour faux s'efface et se confond.

 

Et parfois, sous les pieds fangeux des vaches rousses,

La chanson des crapauds surgit pure et très douce,

              De l'argent flou des clairs de lune,

              Semant ses notes une à une,

Dont flageolent, discords, les tons irrésolus,

Par les champs sommeilleux que berce un angélus.

 

Les Pastorales, 1908.



30/10/2012
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