Marie Dauguet

Le Bac

Le bac

 

Pour Jules Bois

 

 I 

 

C'est le bac; on entend chantonner l'eau moqueuse,

Sous les touffes de joncs et sur la berge ocreuse;

Et tout autour la plaine, en vagues bleues s'étend;

La Saône paresseuse y dénoue son ruban

Couleur chair de pervenche. Le vent clair se promène

Dans l'herbe et tient son fifre un peu discord aux dents,

Ou parmi les spirées, à la suave haleine,

Les glaïeuls, les orchis, s'attarde, maraudant.

Toute la plaine est là, bien elle, bien comtoise,

Solide et vigoureuse, avec son grand bon sens,

Sa lourdeur indolente et ses traînants accents;

Le charme sans pareil des lointains de turquoise;

Sa douceur idéale et son plus bel atour,

L'amour de son poète, ô mon coeur, ton amour.

Dans son fifre, le vent poursui son léger trille;

L'eau délicatement, à petits bruits babille,

Sous les saules tortus, vieux gnomes à genoux,

Attrapant de leurs doigts crochus les verts remous.

Mais auprès du vieux bac, résistant de la hanche,

Toujours prêt au départ quand on lui crie: "Hoé!"

Si vieux que je crois bien qu'on la fait d'une planche

Arrachée aux débris de l'arche de Noé,

L'eau se fâche. Elle dit que le bac la dérange,

Et que son tendre azur, il l'écrase, il le mange.

Sournoisement le flot claquetant rôde autour

De l'énorme bateau dilatant son flanc lourd;

Ou bien, s'il bouge un peu, les vagues qui pâlissent,

Jusqu'au bordage plat, écumeuses, jaillissent.

On entend floc et flac... de gros sanglots brutaux;

Le bac gémit; alors, très amusées, les eaux,

Follement, sur la grève, se tordent et rient

Et les rires du vent fluides se marient

A ces éclats de rire et, du reste, tout rit:

Le ciel et les roseaux, les vastes paturages

Tièdes, doux et mouvants où, comme dans un lit,

Sont mollement couchés et bercés les villages,

Auprès de leur clocher d'ardoise hortensia.

- Au dret Pommé, au dret Grivelot, hue, ho, dia! -

 Un chariot dévale au revers de la route,

Les boeufs s'en vont prudents vers cette eau qu'ils redoutent;

Un grand gars les conduit, barrant leur front du fouet

Pour modérer encor leur démarche; à souhait,

L'attelage comprend ce qu'on veut; d'un pied sage,

Les boeufs tâtent le sable en fuite; puis malgré

Ces ébrouements des flots, le sonore tangage,

Les heurts du chariot rétif qu'il faut tirer,

Son fracas de tonnerre, à l'incertaine planche

Ils se sont confiés. Le vieux passeur se penche

Enfin sur le cordeau, s'y cramponne, et le bord

S'envole, et tout autour du bateau le flot sort,

Insatiablement, ses mille bouches d'or,

Qui le sucent, le lèchent et, le mordant, l'attirent;

Les cieux s'étant courbés vers les vagues s'admirent,

Un chavané, joli dans sa gaine d'argent,

Rehaussé d'arc-en-ciel, d'un vif mouvement file.

Et le couple des boeufs noblement immobile,

Et le bouvier debout, sous la blouse flottant,

Le beau char de fumier aux teintes s'exaltant,

Tout le superbe groupe, en ombre violette,

Dans le fuyant miroir sombrement se reflète.

 

II

 

Mais en hiver, le vieux passeur reste souvent

 

Des jours entiers, parmi l'obscurité, rêvant,

Sans que nul voyageur ne frappe à sa cahute;

Il entend seulement l'eau et le bac en lutte;

Des roseaux desséchés, les mornes cliquetis:

Les mots entrechoqués que des spectres ont dits;

Leur pas cendreusement qui, tout à coup, s'éloigne

Et les gémissements, les hurlements partis

Des saules que le vent saisit à pleine poigne.

Il regarde anxieux par son carreau mouillé...

C'est la nuit, et la lune est un corps de noyé,

Sur les flots tournoyants, ténébreux et livides

Se berçant la joue creuse et les orbites vides.

Parfois l'éclair a fait un bref signe de croix,

Alors, le vieux Passeur secoue de ses vieux doigts,

Pour préserver son âme, en cette heure maudite,

Une branche de buis trempée à l'eau bénite.

Mais il reste ignorant des spectacles prochains,

Quand, défiant le temps, des donjons riverains,

Descend tumultueuse et fracassant l'espace;

La troupe des seigneurs, que le tombeau froid lasse

Et qui, parmi l'hiver, la nuit, l'averse, passe.

Ils vont. Le sol tremblant se courbe sous le pied

De leurs chevaux de guerre et leurs habits d'acier

Résonnent comme un glas, quand lourdement ils trottent;

Une nue déchirée, et dont les lambeaux flottent,

Forme leur étendard. L'un d'eux étend la main,

Désigne au loin la Saône, indique le chemin

Qu'ils parcouraient tandis que leur corps et leur âme

N'étaient pas l'un la cendre en pleurs, l'autre la flamme

Misérable qu'on voit errer sur les marais,

A l'heure où le nuiteux brouillard y tend ses rets.

De la rivière obscure en sacrant ils s'approchent;

Autour d'eux l'air a peur. Ils poussent leurs chevaux,

Renaclant et fumeux et dont les sabots piochent

Impatients le sol et qui, par leurs naseaux,

Lancent du feu. Leur chef a crié: Quelle brute

Que ce passeur! Je veux qu'à l'orme du chemin,

Sous le nez des manants, on le pende demain.

Il se moque de nous, au fond de sa cahute,

Puisqu'il ne répond pas alors qu'on frappe à l'huis.

Que le diable l'étrangle! - Eh, dit quelqu'un, je puis

 

Très bien le remplacer; si j'en crois ma mémoire

J'ai traversé jadis le grondeur Achéron,

Par un temps plus mauvais, par une nuit plus noire,

Ramant à tour de bras cependant que Charon,

Le passeur de l'endroit, ronflait sur le bordage,

Oublieux de sa tâche; et jusques au rivage,

Où commence l'Enfer, à côté d'un vieil if,

Qui sert à l'accrocher, j'ai conduit mon esquif.

Mais tous de s'écrier: " Ah, ah, la bonne histoire

Tu l'inventas au moins un beau jour après boire,

Mais nous avons vraiment ce soir bien d'autres soins

Que d'écouter un conte. Ami, entre tes poings,

Saisis donc le cordeau, c'est plus sûr que la rame

Et, parmi l'ouragan qui râle, glapit, brame,

Vers l'autre bord, malgré la crue et son ressac,

D'un effort vigoureux fait s'avancer le bac."

 

Et maintenant, autour de cette batelée:

Cavaliers et chevaux pêle-mêle entassés,

La rivière est lancée, ardente, échevelée,

Heurtant au vieux radeau, qui geint, ses flots dressés;

Ils crachaient leur venin, se gonflent, se dilatent;

C'est un déchaînement, et, dans un tourbillon

Géant, pareil au grain jeté dans un sillon,

Le bac a disparu; et tels des cris éclatent

Que soudain le passeur réveillé court au port;

Mais il n'aperçoit rien que son bateau qui dort

Sur le sable et partout, solitaire, les grèves;

Un silence profond autour de lui s'étend,

Et le vieillard se dit, frileux et grelottant,

Tout en rentrant chez soi: "Vraiment quels mauvais rêves

On fait par ces temps-là!"

 

III

 

                                     "N'entre pas dans le bac,

Dit la Guivre au Poète. A quoi bon tant de peine;

Quel est ce but menteur vers qui ton pas s'effrène?

Tu portes tes désirs comme un pauvre son sac;

Harassé pélerin, ô viens et te repose,

Parmi les glaïeuls d'or et sous la lune rose,

Auprès de moi la Guivre... O Poète où vas-tu?

Ne cherche plus des sons, des formes et des lignes,

Moi seule peux t'offrir des voluptés insignes.

Regarde donc briller, sous l'eau bleue, mon sein nu

Et tout mon corps lascif, qu'un reflet d'astre moire,

Prêt à l'étreinte aiguë où se plaît un amant.

Non?... Tu résisterais à mon enchantement?

J'écoute sur ta lèvre un mot vague: la Gloire!

La Gloire! Et c'est pour un rameau de son laurier,

Qu'elle t'accordera peut-être que tu gâtes

Ainsi l'heure et le temps et que tu vis en hâte,

En labeurs et traînant tes soucis, besacier?

La Gloire, inaccessible ou perfide maîtresse,

Se refusant à qui prétend l'apprivoiser

Et toujours déchirant à travers la caresse;

Dure, menteuse, atroce, au sinistre baiser!

La Gloire! Ecoute donc, je vaux beaucoup mieux qu'elle;

Elle ne vit qu'un jour et je suis éternelle,

Car puisqu'il faut enfin, pour charmer ton essor,

Que je dise mon nom, je m'appelle la Mort;

La Guivre est un surnom vague dont je m'affuble."

 

Chaque saule a frémi sous la claire chasuble

D'argent mystique et pur dont la lune le vêt;

 

Floréal, dans les prés mûrissant qui rêvait,

Pousse un lointain soupir; l'air tiède s'en parfume;

Les fleurs ont des frissons parmi la blanche brume;

Les chuchotant roseaux se rassurent entre eux,

Comme ils peuvent. Là-bas, aux doux lointains cendreux,

Le grand sanglot d'azur indéfiniment traîne

D'une orfraie et partout s'élève dans la plaine,

Triste et doux à pleurer comme un glas cristallin,

La chanson des crapaux. d'un grand geste câlin,

La Guivre, quittant l'eau, rampe jusqu'au Poète

Et, de ses froides mains, vient caresser sa tête:

"Elle brûle, dit-elle, à mes seins de fraîcheur,

Pour la mieux reposer, appuie-la donc sans peur;

Et goûte un peu ma chair; sens-tu comme elle embaume?

Mon rire est une fûte et mon regard un baume.

On m'a calomniée abominablement

En disant que je suis un paquet d'ossements.

Vois donc mes longs cheveux et ma hanche polie

Et dis la vérité; la Mort est très jolie!

Mes jambes ont parfois le reflet du saphir,

Quand le flot amoureux, en se jouant les lave,

Et leur forme est parfaite; elles peuvent s'ouvrir,

 

Au désir suppliant, d'un mouvement suave...

Poète, prends-moi donc sur ton coeur fatigué

Et puis possède-moi en l'écume du gué;

Que je t'enseigne enfin la volupté réelle,

La seule, et dont jamais aucune amour charnelle

N'a pu donner l'idée à l'homme inassouvi.

Oh! viens, doux bien-aimé et que tu sois ravi;

Que mon baiser tenace enfin te rassasie,

Toi, comme le soleil ardent, luxurieux;

Altéré de nectar, affamé d'ambroisie!

Pourquoi donc hésiter? Tu seras très heureux,

Je t'assure; et d'ailleurs, avant toi, combien d'autres:

Vilains, soudards, bourgeois, papes, rois et apôtres,

Avidement sur moi se pâmèrent sans fin;

Que je sache, aucun d'eux ne s'en est jamais plaint?

Et toi ne veux-tu pas essayer de ma couche?

Tous, d'un spasme éclatant et profond traversés,

Succombaient en baisant éperdument ma bouche;

Jamais de mon étreinte ils ne semblaient lassés.

Où m'appelle la Mort, mon nom seul est farouche;

Je suis une hétaïre aux millions d'amants.

L'Amour en soi m'adore et nos enlacements

Splendides, tu le sais dès longtemps,ô Poète,

Toujours de beaux sujets décoratifs en quête,

Montrent à l'univers la suprême beauté!

Et nous ferions aussi un admirable groupe,

Parmi les flots poussant l'un vers l'autre leur croupe,

Si mon chant caressant peut se faire écouter." 

 

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15/11/2012
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