Marie Dauguet

Le voyage

Simplicité

Le voyage

                                                             Pour Hélène Lemaire

Je me souviens du vieux cheval trottant sans trêve
Tout efflanqué dans ses harnais, cheval de rêve
Qui, dans un cliquetis de ferraille et d’écrous
Et de grelots, heurtait du sabot les cailloux.

Voici les départs par les fraîches matinées,
Le grand silence des plaines embruinées;
En marge des chemins humides, la luisante
Floraison des panais desséchés et qu’argente

La rosée, et voici, avec leurs cimetières
Aux murs blancs, l’abreuvoir et l’échoppe où l’on ferre,
Les villages, les puits dormants sous les noyers
Et le purin d’or qui cercle les fumiers.

Maléfique, le tourne-bride solitaire,
Lépreux et vermoulu, assis près d’une ornière,
Arbore dans le vent quelque branche de houx.
Je me souviens de ce cliquetis des écrous,

Du vieux cheval étique et de son ombre folle
Dansant sur le chemin que le soleil rissole,
Des côtes qu’on montait à pied quand il soufflait
Par trop. Je vois encor comment se déroulait

La grand’route poussiéreuse de Provenchère
Ou de Saint-Blin, les peupliers dans la lumière
Défilant au cri des essieux qui vous endort
Et dessinant au bleu du ciel leurs flèches d’or.

Une charrue ouvre à plein soc la terre forte
Sous l’élan des chevaux vigoureux qui l’emportent
Et l’homme, un grand Lorrain, au bord du firmament,
Fouaillant son attelage, superbement

Se dresse. - Il es midi, on s’arrête à l’auberge,
La cuisine est obscure avec son lit de serge,
Sa grande cheminée et sas landiers noircis
Où, surveillant le pot, un grand père est assis.

Les gens étaient aux champs, l’omelette à la crème
On la bat et la soupe on la trempe soi-même
Et l’on trouve suave en des verres épais
Qu’on rince sur l’évier, un gros vin violet.

*

Et puis c’était le soir, la paix comme extatique
Des forêts en Octobre et le mélancolique
Encens qu’exhalaient vers les coeurs endoloris
Les fossés vaseux et les champignons pourris.

Les hêtres s’effeuillaient. Tout une âme sauvage
Respirait, et des mousses et des saxifrages
Et des taillis tout dégouttants d’humidité
Montait aux lèvres une odeur de nudité.

Le vieux cheval trottait; les chevrotants fantômes
Des brebis nous croisaient abandonnant les chaumes
Mouillés et que la lune incertaine noyait;
Des seuils entrebâillés dans la nuit flamboyaient,

Et c’est le coeur serré que l’on attendait l’heure
D’apercevoir au loin la très vieille demeure,
De se blottir en la douceur, oiseaux errants,
Du tiède nid qu’avaient tressé les grands-parents.

par l’Amour, 1904.



20/08/2012
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